En Afrique du Sud, Jacob Zuma à quitte ou double

Il y a 1 semaine 13

Après avoir une nouvelle fois refusé d’apparaître devant une commission d’enquête sur la corruption en Afrique du Sud, l’ancien président Jacob Zuma risque la prison. Il tente d’ouvrir une crise politique pour y échapper, un test pour le pouvoir en place.

“Ennemi du peuple”, “truand”, “voleur en chef”… Après la dernière rebuffade de Jacob Zuma, la presse sud-africaine n’a pas de mots assez durs pour qualifier l’ancien président. Le lundi 15 février, il était attendu pour témoigner devant la commission d’enquête sur la corruption systémique qui a gangrené l’Afrique du Sud sous sa présidence. Sans grande surprise, Jacob Zuma a fait savoir qu’il n’honorerait pas sa convocation quelques heures avant.

Ce n’est pas la première fois que l’ancien président refuse de témoigner devant la Commission Zondo, du nom du juge qui la dirige. Voilà d’ailleurs près de vingt ans qu’il joue au chat et à la souris avec les magistrats : News24 rappelle que les premières accusations de corruption contre lui sont apparues dans la presse en 2002. Incriminé par quarante témoins au cours des auditions de la commission Zondo, l’ancien président doit répondre de nombreuses accusations, en particulier sur ses liens avec les Gupta, une famille d’origine indienne accusée d’avoir accumulé une fortune colossale en détournant l’appareil d’État à son profit.

Mais, cette fois, l’étau se resserre. Après avoir contesté, sans succès, la légitimité du juge à la tête de la commission, l’ancien président Jacob Zuma s’était vu intimer l’ordre de venir témoigner devant le juge Zondo par la Cour constitutionnelle. Face au refus obstiné de l’ancien président, le juge Zondo a annoncé qu’il comptait demander à la plus haute juridiction du pays de condamner Zuma pour outrage au tribunal et de l’envoyer en prison, souligne le Mail & Guardian.

Un homme acculé

“C’est un tournant dans la politique sud-africaine, résume News24. Jamais un ancien président n’a été si proche de l’incarcération.” Pour le politologue Richard Calland, spécialiste des années Zuma, le moment est “sérieux et décisif” : “Un ancien président défie une décision de la Cour constitutionnelle”, déclare-t-il à The Conversation. Alors qu’un cap a été franchi dans la fuite en avant de l’ancien président, la plupart des observateurs appellent à la sévérité au nom de la préservation de l’ordre démocratique.

“La Cour constitutionnelle a ordonné à Baba [le surnom de Zuma] de se conformer aux lois du pays […]. S’il n’est pas enclin à le faire, alors la police sud-africaine et le ministère public doivent ‘faire honneur’ et transporter Baba hurlant et tapant des pieds en prison pour outrage au tribunal”, écrit ainsi l’éditorialiste Bhekisisa Mncube dans le journal Witness.

Officiellement, l’ancien président refuse de comparaître au motif qu’il serait victime d’une procédure “irrégulière”, organisée par une cabale judiciaire. Là encore, un classique : “Zuma a toujours cru qu’il était au-dessus des lois ou injustement persécuté au nom de celles-ci”, analyse le journaliste Pieter du Toit pour News24. Mais pour Richard Calland comme pour d’autres, l’ancien président est surtout aux abois :

Il est une figure de plus en plus acculée, qui se débat pour sortir d’une impasse légale.”

“Même s’il assure le contraire, il n’a aucune réelle intention de se présenter devant la commission. Une hypothèse raisonnable [pour l’expliquer] est qu’il n’a aucune réponse satisfaisante à offrir face aux preuves présentées. L’autre est qu’il craint de s’incriminer davantage.” Alors que l’ancien président n’a jamais été jugé, beaucoup de médias sud-africains semblent l’avoir déjà condamné. Comme l’écrit, par exemple, Pieter du Toit :

Zuma a été un fléau pour l’avancée de ce pays, une tâche dans son histoire, et il est devenu le principal exemple de la kleptocratie, de la malhonnêteté et de la corruption en Afrique du Sud.”

Une crise politique “imprévisible”

Au pied du mur, l’ancien président semble désormais s’être engagé dans une stratégie de la terre brûlée. La bataille est ouverte sur deux fronts. D’une part, celui de l’opinion. “Lui et ses supporters […] ont choisi de mener le combat dans la rue. C’est là, estiment-ils, qu’ils peuvent emporter des batailles impossibles à gagner devant la justice”, écrit ainsi un éditorialiste du Sunday Times. La stratégie consiste à décrédibiliser les juges présentés comme corrompus et à décrire les supporters de Zuma inquiétés par la justice comme des victimes du “capital monopolistique blanc”.

L’autre bataille va se jouer au cœur de l’ANC, le parti au pouvoir miné par les divisions. Soulis à des jeux d’alliance qui l’obligent à manœuvrer finement pour espérer être reconduit à la tête de l’État par les membres du parti l’année prochaine, le président Cyril Ramaphosa a réagi mollement à l’affront de l’ancien président, se contentant d’espérer de Jacob Zuma qu’il reconsidère sa décision.

De la même manière, le comité exécutif de l’ANC, organe central dans l’articulation du pouvoir sud-africain, s’est borné à faire savoir qu’une réunion aurait prochainement lieu sur le cas Zuma, afin de le convaincre de témoigner devant la commission Zondo. “Les leaders du parti tentent d’éviter un cauchemar judiciaire qui pourrait voir Zuma finir menottes aux poignets”, explique le Mail & Guardian. Mais les chances de voir l’ancien président revenir sur sa décision sont infimes, assure le Sunday Times, qui a interrogé plusieurs de ses visiteurs. On le dit “en furie” face au traitement qui lui est actuellement réservé.

Pour le politologue Richard Calland, la stratégie de l’ancien président ouvre une crise politique “qui pourrait avoir des conséquences imprévisibles” :

Sa seule option est de semer la discorde – même si cela cause plus de divisions et de conflits au sein de l’ANC – de manière à avoir un levier pour négocier.”

Jacob Zuma peut compter sur le soutien du numéro deux du parti, le secrétaire général Ace Magashule, qui devrait être jugé pour corruption dans les mois qui viennent. D’autres figures de l’ANC inquiétées par la justice le défendent et “beaucoup au sein du parti, sinon tous les dirigeants, ont misé leur réussite” sur Zuma, rappelle News24, laissant entendre que la bataille s’annonce âpre.

Cerné par la commission Zondo, Jacob Zuma semble également avoir épuisé les tentatives d’échapper à un procès pour corruption en relation avec des contrats d’armement qui l’attend depuis des années. Maintes fois repoussés, les débats devraient s’ouvrir en mai.

Mathilde Boussion

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