Avocate et associées

Il y a 1 semaine 24

Elle traite la question obligée sans se départir de son aménité enjouée. Elle répond sans défausse, lestée de ce sourire permanent que le photographe de Libé aimerait fendiller. Evoquant la sextape qui a causé la chute de Benjamin Griveaux, candidat LREM à la mairie de Paris et père de leurs trois enfants, Julia Minkowski dit : «On a traité ça banalement, comme le font beaucoup de couples.» Elle ne surjoue pas le rôle de l’épouse bafouée devenue roc dans la tempête. Elle ne berce pas son humiliation telle une victime sacrificielle, ni ne dramatise le pardon accordé au fautif supposé. Exposés contre leur gré, ils se sont dispensés d’une exhibition télévisée pour proclamer l’alliance continuée de leur duo pacsé. Le plus intéressant survient peut-être quand l’avocate, venue à la rescousse de Bernard Tapie, Marlène Schiappa ou John Malkovich et qui a suivi les dossiers Clearstream, Bygmalion ou Bismuth, revendique son expertise en dévalement des montagnes russes de la vie. Elle dit : «C’est mon métier de défendre des gens qui ont eu beaucoup de succès et qui se retrouvent confrontés à l’échec.» Et l’on réalise que porter la terrible robe noire l’a accoutumée à garder la tête froide, à faire la part des choses et à ne trahir aucun secret qui ne servirait ses plaidoyers. Conseil et confrère, Richard Malka apprécie chez elle «hauteur de vue, sagesse et intelligence des situations».

Les reines du crime. Les vocations naissent parfois dans les greniers des maisons de famille. Enfant, Julia Minkowski y dévore les poussiéreuses collections de Paris Match. Depuis, elle sait tout de l’affaire Grégory. Et danse la valse des aveux au bras des «reines du crime» et autres mercenaires du thriller : Agatha Christie, Mary Higgins Clark ou Ruth Rendell. Dans les brasseries du Quartier latin de sa jeunesse, parfois elle remarque un homme aux yeux bleus et aux silences réfrigérants que les clients viennent saluer respectueusement. C’est Robert Badinter, héros d’une gauche mitterrandienne qui est le pays natal de Julia Minkowski. Bonne élève dans les bons lycées, elle suit son inclination première et fait son droit. Elle échoue d’un rien à intégrer la Conférence du stage. A défaut de sortir dans la «botte» de cette ENA du barreau, c’est lors d’un de ces concours d’éloquence qu’elle impressionne Benjamin Griveaux. Un moment, elle se laisse pousser vers le droit des affaires. Mais revient vite à ses premières amours, convaincue que les femmes ont le coffre, l’assurance et la sagacité nécessaires pour défendre les meurtriers et les violeurs.

Trotski et Macron. On connaît son grand-père pédiatre ou son oncle musicien. Mais elle tient à braquer le projecteur sur ses grands-mères. Catholiques, toutes deux ont conjuré le sort qui leur était promis pour se jeter au cou d’un ashkénaze et d’un sépharade. Athée très laïque, elle chérit les fugues romantiques de ses devancières. L’Américaine traductrice de Khalil Gibran et la Marseillaise s’échappant vers la Tunisie ont bravé les convenances familiales. Ses parents, eux, sont des soixante-huitards, passés par le troskisme. Son père a ensuite monté une PME à succès dans la communication pharmaceutique. Sa mère fut longtemps institutrice, avant de s’occuper d’adoption. Le divorce fut précoce et la recomposition prolifique : Julia est l’aînée de sept frères et sœurs.

Se tenant en lisière de la politique, elle a pourtant participé à l’élaboration du volet justice du programme de Macron. Elle salue la volonté d’un président appartenant à sa génération de «dépasser le clivage gauche-droite». Approuve «la pensée humaniste de l’égalité des chances» et liste les promesses tenues, telles le renforcement des peines alternatives à la prison. Par contre, l’on parierait volontiers que la survenue de Dupond-Moretti à la chancellerie ne l’a pas remplie d’aise, même si elle s’incline devant «le pénaliste exceptionnel».

Les Dupond-Moretta. Ogre des prétoires à voix de stentor, bateleur intimidant et taureau dopé à la testostérone, Dupond est le repoussoir idéal quand il s’agit de démontrer que la justice pénale ne doit plus demeurer un domaine réservé. Julia Minkowski bataille à bas bruit pour la parité, sans agressivité trompettée mais avec une constance astucieuse. Avec ses consœurs, elle veut pouvoir banqueter à la «table des pénalistes», lieu emblématique des années 80-90 pour talents reconnus et… couillus. A la défunte Buvette du palais, ne s’y attablaient que les fines gâchettes et les grandes gueules, compagnons cooptés d’une coterie informelle. Plus admiratives qu’envieuses, les femmes d’alors se tenaient à l’écart et à carreau. Elles étaient collaboratrices, secrétaires ou petites amies. Dans un projet éditorial lancé bien avant la démission de Benjamin Griveaux, Julia Minkowski dresse une galerie de portraits de neuf de ses camarades de barre. Elle s’emploie à en faire des modèles à qui les débutants en tous genres puissent s’identifier. Si Gisèle Halimi a disparu, voici Jacqueline Laffont et Frédérique Pons, Marie Dosé et Frédérique Baulieu. Chacune évoque un procès marquant. On y croise Charles Pasqua et Bertrand Cantat, Guy Georges ou le «gang des barbares», mais aussi un attendrissant coupable de matricide. Deux paradoxes pointés par Julia Minkowski : 1) Sur le banc des accusés retenus, ne figurent que des hommes. Constat statistique ou choix hétéronormé ? 2) Les mentors évoqués par ces ténoras en puissance sont, également, tous des hommes.

Se prêtant au jeu, Julia Minkowski a retenu comme moment déterminant l’affaire Agnelet, entre crime parfait et coup de théâtre final. Et son référent se nomme Hervé Temime, l’une des sommités de la place. Elle a commencé comme stagiaire, avant que ce patron peu contraignant lui propose de s’associer. Depuis, celle que Richard Malka détaille «pleine de sang-froid, bosseuse et bonne technicienne» n’a jamais pensé à monter sa propre structure. Elle apprécie la puissance de feu du cabinet, les gros dossiers qui déboulent en nombre, la vingtaine de collaborateurs à motiver. Et elle gagne largement plus que son compagnon quand il était secrétaire d’Etat.

Histoire de boucler la boucle, laissons-la défendre un client très particulier avec qui elle s’est confinée en Bourgogne, sur les terres dont il est issu. Arrogant et hautain, Griveaux ? Elle le réhabilite «gentil, pas égoïste, ambitieux mais prenant du plaisir à ce qu’il fait». Et de décrire ce bretteur cinglant comme «détestant les disputes» quand elle se voit «plus bagarreuse». Ce qu’on n’aurait pas parié à la regarder s’avancer, vêtue de velours sombre, engageante et vibrante de curiosité dans le froid de janvier.

23 octobre 1980 Naissance à Paris.

2006 Prête serment.

2013 Création du Club des femmes pénalistes.

Janvier 2021 L’Avocat était une femme, avec Lisa Vignoli (JC Lattès).

Luc Le Vaillant

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